anatomie d'un courrier municipal Ou l'art d'occuper ses journées quand on est maire de village
Salut à tous, les Saint-Antoniens, amis de la littérature administrative et de l'hydrologie de comptoir !
Petite étude de texte aujourd'hui. Parce que parfois, un courrier municipal mérite qu'on s'y attarde avec la même délectation qu'on analyserait un poème de PREVERT ou une partition de MOZART.
Enfin ... presque !
Préambule : Les faits, rien que les faits
Il était une fois l'histoire d'un petit cours d'eau historique, que nous nommerons "la rivière Saint-Antonin", qui fait notre frontière Est avec le Domaine Revelette pour finir par se jeter dans le ruisseau du village de Jouques, nommé "Le Real".
Cette petite rivière aurait mystérieusement décidé de partir en vacances à l'été 2021.
Malheureusement, et contrairement aux autres années, elle n'est jamais vraiment revenue de son périple souterrain automnal. Un vrai ghosting aquatique.
Lors d'une visite de routine au printemps 2021, j'en parle à la référente du Grand Site Sainte-Victoire.
Très engagée visiblement sur le sujet, elle me transmet les coordonnées d'un inspecteur de l'Office Français de la Biodiversité (OFB), Police des Eaux.
Devant son insistance, je contacte donc finalement l'OFB.
Ils viennent nombreux et enquêtent sur site plusieurs jours durant.
Conclusion : La baisse de débit est due à la sécheresse et à l'augmentation des températures. Aucune construction sauvage, aucun détournement.
L'OFB transmet alors surement son rapport à la Mairie, comme le veut je pense la procédure administrative.
Mystère résolu. On range les dossiers, tout le monde rentre chez soi.
Fin de l'histoire ?
Ah que nenni !
Le courrier
Décembre 2021, la boîte aux lettres physique du Domaine Saint-Antonin s'enrichit d'un courrier qui semble émaner d'un préposé de la Mairie de Jouques (Mairie que je n'ai donc pas sollicitée, sur un sujet que je ne lui ai pas soumis).
Analysons ensemble ce petit bijou épistolaire.
Ligne 1 : "Par courriel en date du 16 décembre 2021, vous me demandez d'enquêter sur un détournement de ruisseau."
Fascinant.
Je n'ai jamais écrit à la Mairie de Jouques. Ni le 16 décembre, ni aucun autre jour de ma vie concernant ce sujet. Ni mail, ni courrier, ni téléphone, ni télépathie.
Commencer une lettre officielle par une affirmation factuellement fausse est un choix stylistique audacieux. On pourrait presque parler de réalisme magique à la García MARQUEZ. Sauf que García MARQUEZ avait du talent.
Ce courrier, qui semble être signé du Maire, Mr Eric GARCIN, m'explique qu'après "consultation des plus éminents services de l'État", un expert a été "diligemment" mandaté pour "élucider le mystère de la disparition du ruisseau".
Son nom ? Stanislas FLUIDE.
Je vous laisse savourer ...
Stanislas ... FLUIDE ...
Expert hydrologue ...
On imagine déjà le bonhomme avec sa blouse blanche, sa loupe, peut-être un béret et une baguette pour faire plus local. Un vrai personnage de Hergé version Provençale.
Les trois hypothèses de Monsieur FLUIDE
Mais le meilleur arrive. Car Monsieur FLUIDE, après "étude du dossier", avance "plusieurs hypothèses" :
- Hypothèse 1 - La vengeance de Manon
"Une nouvelle Manon des Sources, par vengeance, aurait détourné à son profit le libre cours des eaux."
Référence cinématographique (je n'ose attribuer la référence littéraire). C'est cultivé. On apprécie l'effort.
"Le propriétaire des lieux et son illustre lignée n'ayant pas d'ennemis déclarés ou de mauvais voisins, cette hypothèse a été rapidement écartée."
"Illustre lignée."
L'ironie est subtile. Presque trop. On sent l'aigreur sous le vernis de la plaisanterie. C'est ce qu'on appelle en rhétorique une "attaque ad hominem" déguisée en compliment. Technique éculée mais efficace auprès de certains publics.
Quant aux "ennemis déclarés", je laisse chacun apprécier l'élégance de l'insinuation. Soit je n'ai pas d'ennemis (et donc je suis un mythomane qui invente des problèmes), soit j'en ai (et c'est de ma faute).
Double contrainte. Classique. - Hypothèse 2 - Les antipodes d'Interpol
"Dans un relief karstique diaclasé, il est habituel que les eaux naviguent, pour leur gré, à leur gré."
(on sent le mec qui a fait un copier-coller depuis Wikipédia)
"Pour leur gré, à leur gré."
Joli. Presque poétique. Dommage que ça ne veuille rien dire.
"Une crevasse inconnue a peut-être englouti le cours d'eau pour le faire resurgir quelque part aux antipodes dans le désert de Neguev."
Flash info. : Les antipodes de la Provence se situent approximativement en Nouvelle-Zélande (vers les îles Chatham). Le désert du Néguev est en Israël sud.
"Cet expert se propose de mobiliser les services d'Interpol pour suite à donner à cette piste."
J'imagine déjà la scène au siège de l'organisation à Lyon : "Alors les gars, on laisse tomber les trafics d'armes et le terrorisme international, on a un ruisseau aux abonnés absents à Jouques... Go Go Go !" - Hypothèse 3 - Le rayonnement glorieux
"Il n'est pas rare que des territoires chargés d'histoire, de gloire et de distinction dégagent un rayonnement multidirectionnel à même de modifier considérablement le coefficient d'évaporation des eaux de surface."
Ce territoire "chargé d'histoire" fait donc tellement rayonner sa gloire qu'il évapore sa propre eau.
C'est beau. C'est con. Mais c'est beau.
La solution ? Établir "une corrélation entre les baisses successives du niveau du ruisseau depuis 1901 et les baisses de niveau de la Méditerranée aux mêmes périodes."
Mon petit ruisseau de quelques mètres de large serait donc la clef pour comprendre les variations de la Méditerranée depuis plus d'un siècle.
Le GIEC cherche encore.
La proposition
Monsieur FLUIDE se propose donc de "procéder, sur la pointe des bottes, à des mesures sur site."
Sur LA POINTE DES BOTTES.
Je laisse chacun imaginer Monsieur FLUIDE, expert hydrologue, avançant sur la pointe de ses bottes dans mon ruisseau à sec, carnet à la main, cherchant des indices pour Interpol.
"Par la présente, je demande au propriétaire des lieux d'accorder à cet agent un laisser passer pour pénétrer sur le territoire sacré de Saint Antonin"
"Territoire sacré" ...
On notera l'ironie. Encore. Toujours.
On sent carrément le mec qui développe une jalousie presque maladive, à en baver de rage. C'est assez triste d'en arriver à ce point, en fait.
Mais au fait, pourquoi ?
Maintenant, posons-nous la vraie question :
Pourquoi un Maire prendrait-il le temps de rédiger un courrier entier, inventant un faux expert au nom ridicule, alignant des hypothèses absurdes dignes d'un sketch des Inconnus, pour se foutre ouvertement de la gueule d'un administré qui ne lui a RIEN demandé ?
Car rappelons les faits :
- Je n'ai pas saisi la Mairie
- L'OFB a enquêté de sa propre initiative
- L'OFB a conclu : sécheresse
- Affaire classée
Pourquoi cet acharnement à me tourner en ridicule ?
Est-ce parce qu'un "petit Parisien" qui se permet de s'inquiéter pour son environnement mérite une bonne leçon d'humiliation publique ?
Est-ce parce que collaborer avec l'OFB, l'ASPAS, la LPO et les instances de protection de l'environnement est mal vu par ici ?
Est-ce parce que ne pas laisser chasser sur son terrain fait de vous un ennemi à abattre (symboliquement, hein) ?
Je pose juste la question.
La réponse est simple : parce qu'il le peut !
Parce que sa fonction lui permet de le faire sans conséquence.
Parce que s'intéresser à la vie d'un administré qui ne lui a rien demandé occupe visiblement ses journées.
La jalousie est un vilain défaut. Tout comme l'obsession pour la vie d'autrui. Moi, je ne m'occupe pas de leur vie. Si eux s'occupent de la mienne avec tant de zèle, c'est qu'ils ont manifestement beaucoup de temps libre. Et que ma vie les intéresse.
Je trouve cela ... flatteur ... en un sens ...
Épilogue
Monsieur Stanislas FLUIDE n'est jamais venu. Il n'existe pas. Quel dommage.
L'avis de recherche pour "masses liquides égarées" n'aurait-il jamais été lancé ?
Le cours d'eau reste sous surveillance de l'OFB. La sécheresse continue. Le climat se réchauffe.
Et moi, simple administré du village de Jouques, je conserve précieusement ce courrier dans mes archives à côté d'autres pépites épistolaires qui illustrent à merveille les rapports entre certains élus locaux et ceux qui osent faire les choses dans les règles,
Parce qu'il illustre parfaitement une chose : quand certains élus s'ennuient, les contribuables financent leur créativité littéraire.
Parce qu'au final, le vrai mystère n'est pas celui de l'eau qui disparaît.
C'est celui d'un maire qui passe son temps à humilier administrativement un citoyen lambda.
Mais ça, Monsieur FLUIDE n'en parlera jamais dans son rapport.
C'est beau, la fonction publique.
Avec une tendresse amusée pour l'absurde et une perplexité mêlée d'hilarité,
En attendant, restez hydratés, méfiez-vous des experts aux noms trop fluides, et surtout, n'oubliez pas : quand on ne vous demande rien, le silence est parfois plus éloquent qu'un long courrier vide de sens.
Votre serviteur,
Matevoun
Gardien du "territoire sacré" et des "masses liquides" du Domaine Saint-Antonin
Et inspirateur involontaire d'œuvres épistolaires municipales